Le Journal de Marie Bashkirtseff

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Fac-similé de l'écriture de Marie Bashkirtseff dans une page de son journal et photographie de l'auteur, adolescent.




À présent je n'écris pas seulement le soir, mais aussi le matin, dans l'après-midi, à chaque instant libre. J'écris à fur et à mesure que je vis. 
Marie Bashkirtseff, Journal, mercredi 5 avril 1876.




Journal de Marie Bashkirtseff, Bibliothèque Charpentier..
    Lorsque le Journal de Marie Bashkirtseff a fait son apparition en France, en 1887, publié par la maison d'édition Fasquelle pour sa prestigieuse collection Bibliothèque Charpentier, cette première édition en deux volumes a été un succès éditorial. La notoriété artistique que l'auteur avait acquise au cours de ses deux dernières années de vie, et les grandioses funérailles que la famille avait offertes à cette morte prématurée qui, vivante, promettait tant (elle n'avait pas encore vingt-six ans), avaient officié comme caisse de résonance insoupçonnée : Marie Bashkirtseff était déjà une légende. Son Journal commença très rapidement à se reproduire dans différentes langues du monde, et l'écho de sa voix se fit entendre dans des métropoles aussi lointaines que Tokyo ou Buenos Aires ; aussi, aux États-Unis et dans le reste de l'Europe durant plus d'un demi-siècle, les jeunes filles ont lu ces pages avec ardeur pour vénérer sa vie et déplorer sa tragédie.

    Quelles ont été les composantes littéraires qui ont déclenché cette passion?

Marie Bashkirtseff, enfant.
    Si, au sens classique, la tragédie est la mort du héros, dans ce livre de mémoires que ses lecteurs ont vénéré, la destinée épique et malheureuse de Marie Bashkirtseff a été sa principale substance. «Je ne capitule pas » a-t-elle écrit quelque fois en se tenant débout, plume et pinceau à la main en tant qu'amazone mythique, face au mal qui devait la conduire à la tombe. À une époque où un nouveau paradigme féminin surgissait — précisément ce qu'arbore la femme de nos jours — pour inaugurer la rébellion contre un monde dominé par les hommes qui avaient institué pour elles le mariage comme seule et immémoriale destinée, les filles frissonnaient en lisant les batailles de cette fille fragile qui fit croisades contre la condition féminine de son siècle. Narcissique, surchargée d'amourpropre, désirant la célébrité et la gloire artistique, elle a accepté tous les défis et a travaillé sans relâche pour être une grande parmi les grands. Et de cette manière elle a rempli d'estime de soi le coeur de ses lectrices. À de grandes — et oubliées — lutteuses comme Marie Bashkirtseff, beaucoup de femmes d'aujourd'hui doivent leur autonomie, leur destin professionnel, leur intégration équitable dans un monde de plus en moins misogyne.


    Mais les hommes ont également adoré Marie Bashkirtseff. Peut-être furent-ils en partie éblouis par une image déformée que ses éditeurs ont mise au jour : celle d'une fille chaste et innocente, plus adaptée à l'idéal victorien de l'époque qu'au réalisme cru et à l'authenticité d'elle-même qu'elle a su cultiver dans le domaine pictural et littéraire. Cependant, cette prédisposition à l'action, si typique du monde des hommes, la détermination obstinée à atteindre des objectifs et un courage invétéré face à la mort n'étaient pas cachées derrière ce maquillage. Une correspondante d'Extrême-Orient nous dit que pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les étudiants japonais recrutés ont marché vers le front, beaucoup d'entre eux ont été accompagnés d'un exemplaire du Journal de Marie Bashkirtseff : elle leurs avait laissé l'exemple de la façon de se tenir face à son destin.

    Il y a aussi une composante intime qui aide à comprendre cette ferveur : Marie Bashkirtseff écrit à la deuxième personne, parle aux lecteurs à travers la trame du quotidien, et les faits ses confidents : «Je suis fatiguée et suis trop bonne vraiment de vous écrire ce jour. » Dès l'âge de quatorze ans, rares étaient les jours où elle n'écrivait pas — même malade, même en voyage. Ainsi celui qui la lit devient un participant de toute sa vie, quasiment instant par instant parce que, comme elle l'a dit une fois, elle n'écrit pas seulement le soir pour relater sa journée, mais à tout moment, à mesure qu'elle vit. Si, comme on le dit, les mouvements de l'âme sont parfois plus formidables que ceux décris dans le temps et l'espace par les choses matérielles, le lecteur peut alors frémir, partager ou repousser les pensées, les émotions, les angoisses et les confessions d'une jeune femme écrivain qui n'a jamais rien tu de sa vie et d'elle même. 

Marie Bashkirtseff de dos, le pinceau à la main.
    Mais les pages du Journal de cette jeune femme nous présentent aussi un instantané magistral et détaillé de la vie et des coutumes du temps - l'un des plus lumineux en termes de production artistique, littéraire et musicale. De cette époque brillante, Marie se fit le témoin. Car elle fréquenta d'éminents politiciens, des membres de l'aristocratie, des artistes, fit de nombreux voyages en Europe, participa à la fois aux mondanités de la haute société, aux assemblées d'un mouvement féministe et aux cours d'une Académie de peinture où elle a connu celles qui devinrent les grands femmes peintres de l'Europe et du monde au début du XXe siècle.

Marie Bashkirtseff, L'atelier des femmes de l'Académie Julian. A droite, de dos, Marie Bashkirtseff elle-même. Huile sur toile, 1881, 1,85 x 1,45 m. Musée des beaux-arts de Dnipropetrovsk, Ukraine.



Marie Bashkirtseff en tenue paysanne.
    De plus, elle utilisa cette invention encore relativement nouvelle qu'était la photographie. Elle y recourut plusieurs dizaines de fois, désireuse d'immortaliser les diverses situations décrites dans son journal car, en avance sur son temps, elle aspirait à une édition illustrée. Les pages qu'elle écrivit sont-elles en fait une photographie de sa personnalité. Dans son prologue elle annonça qu'elle ne cacherait rien, et elle n'a pas menti. Deux ans et demi après avoir commencé son journal, Marie Bashkirtseff nous laissera un indice sur les lignes directrices qu'elle poursuivait – en l'occurrence la mise à disposition du public de ses écrits intimes : « Lisez cela, bonne gens, et apprenez. Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les récits qui ont été, sont et seront. C’est toute une vie dans ses moindres détails, toute une femme avec toutes ses pensées, avec toutes ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, misères et chagrins et joies […] On pourra me suivre depuis mon enfance jusqu'à la mort. Car la vie d’une personne, une vie tout entière, sans aucun déguisement ou mensonge, est toujours grande et intéressante.» Au-delà de l'intérêt que peuvent susciter ses traversées dans le monde de l'art, de la politique et de la haute société, ou la fresque qu'elle livre du monde bourgeois et aristocratique de son temps, ou ses chroniques scrupuleuses des sessions de la Chambre des députés, ou son reportage sur la mort de Léon Gambetta, ou l'image vivante de ses voyages en Espagne, en Russie, en Allemagne et en Italie, il y a cette estampe passionnante qu’elle laisse de sa vie intérieure, des mouvements de son âme, si l'on veut ainsi l'appeler. Dans ses pages, l'auteure se dissèque elle-même. Elle s’expose à nous tout entière et sans le moindre déguisement : « Moi, comme intérêt, c’est peut être mince pour vous, mais ne pensez pas que c’est moi, pensez que c’est un être humain qui vous raconte toutes ses impressions depuis son enfance. C’est très intéressant comme document humain. » Ses sentiments, ses pensées, ses contradictions, ses remords, ses bassesses, ses joies, le narcissisme extrême, tout, tout dès son adolescence a été confiée au lecteur sur dix-neuf mille pages manuscrites qui ont été publiées intégralement, en seize volumes, dans l'édition française éditée entre 1995 et 2005. 

Aníbal Ponce
    Ainsi, le Journal de Marie Bashkirtseff a fait l'objet d'études psychologiques tout au long du siècle dernier. À titre d'exemple, dans ce blog nous avons déjà parlé de l'analyse que l'Argentin Aníbal Ponce lui a dédiée.
    Mais laissons maintenant l'écrivain russe Igor Vladimirov nous expliquer comment écrivait Marie Bashkirtseff: 


Igor Vladimirov
   « Le texte du Journal de Marie Bashkirtseff est très varié dans le sens de genre et peut être consideré comme une file interrompue des parties d’une unité indivisible : tableaux psychologiques des moeurs de la rue en France et en Russie, réflexions religieuses et philosophiques, études psychologiques et observations sur les personnages de son entourage, transformés d’une manière magique en personnages littéraires immortels, et d’après Colette Cosnier, comme issus des pages de Fedor Dostoïevsky. Les dernières années de sa vie Marie consacra pas mal de pages de son Journal aux événements politiques en France, donna des portraits verbaux des personnalités publiques de l’époque, peints par l’oeil vigilant et exact de l’artiste-peintre. Le lexique riche, la plasticité des images et le caractère naturel des dialogues — tout témoigne du talent littéraire indubitable de Marie Bashkirtseff. Elle écrit son Journal sans ébauches, dans le premier jet d’un ouvrage, même les dessins y sont presque absents bien qu'il soit tout à fait naturel de compléter les lignes par les illustrations lorsqu’on sait dessiner. Il n’y a même pas de corrections, si fréquentes chez les littérateurs, méditant la phrase. Marie ménage la pureté de son Journal en tant qu’une oeuvre verbale et la traite comme un travail sérieux. Le trait caractéristique du texte, signé par Marie Bashkirtseff, c’est qu’il est chargé de l’énergie spirituelle contrairement à tant de textes qui “meurent” tout de suite après vu le jour.» ¹ 

Marie Bashkirtseff à vingt ans.
    Marie Bashkirtseff est née en Gavrontzi dans les domaines de son père, l'un des nombreux seigneurs féodaux de la noblesse de Poltava, alors l'Empire russe, aujourd'hui l'Ukraine. Quelques années plus tard, leurs parents se séparèrent, Marie et son frère allèrent vivre avec leur mère dans la maison des grands-parents maternels, également propriétaires appartenant à l'aristocratie provinciale. Enfant, Marie rêvait de briller, d'être célèbre sur la scène ou d'épouser un roi. Quand elle eut douze ans sa mère et ses oncles séduisirent et bernèrent un potentat de la région et, grâce à la richesse de celui-ci, ils purent quitter les terres de la Russie pour visiter différentes villes en Europe et s'établirent sur la Côte d'Azur, à Nice. Là-bas, au cours des années suivantes, Marie tomba amoureuse d'un duc anglais et commença à écrire son Journal, flirta avec un jeune aristocrate de Nice, puis se rendit à Rome et à Naples, où elle soutint une romance enflammé avec un comte et se sentit très attirée par un autre. Beaucoup furent ses admirateurs et ses prétendants. Elle prit également en charge sa propre éducation avec des professeurs particuliers, car l'entrée des étudiantes femmes dans les lycées français était alors impossible. Dotée d'une voix exceptionnelle, elle aspirait à devenir une grande chanteuse d'opéra. Une laryngite chronique, probablement le premier symptôme de la tuberculose qui mettra fin à sa vie, anéantira cette aspiration. À l'âge de dix-neuf ans, Marie contraignit sa famille à emménager à Paris, car elle désirait étudier la peinture. Elle s'inscrivit à l'Académie Julian. Parallèlement à l'art, elle fut captivée par un politicien éminent qui resta son amour le plus grand, mais un amour déçu. Elle côtoyait la haute société parisienne et participerait en même temps aux séances d'une association féministe et socialiste, dont elle encourageait et finançait la création du journal. Les pages de celui-ci lui permirent de pratiquer une autre de ses vocations : le journalisme. Son regard social évoluera de l'élitisme aristocratique défenseur des monarchies à un républicanisme convaincu – dont témoignent des annotations lapidaires contre le tsarisme en Russie dans le journal. Douée de talents et de possibilités multiples, Marie apprit la harpe, la guitare et la mandoline. Elle jouait déjà du piano comme un concertiste, parlait l'italien et l'anglais, ainsi que le russe et le français qu'elle avait entendus depuis sa naissance ; elle lira également l'allemand, le grec et le latin. Lectrice passionnée, sa bibliothèque personnelle comportait plus de sept cents volumes. En tant que peintre, elle s'inscrit dans le naturalisme, le courant littéraire et  artistique qui prônait une vision authentique de la réalité de l'époque, et a laissé notamment des images des humbles êtres de la banlieue parisienne. Dans le domaine de la peinture, Marie rencontrera le jeune chef de ce courant – auquel la liera une amitié que la maladie et la proximité de la mort renforceront. Dans ses deux dernières années de vie, elle connaîtra la célébrité et le succès en tant qu'artiste. Elle mourut dans les derniers jours de ses vingt-cinq ans, alors que tout semblait annoncer sa consécration en tant que peintre, la gloire, en d'autres termes, à laquelle elle aspirait pour rester dans ce monde dans la mémoire des hommes. Deux grandes oeuvres en projet pour le prochain Salon de Paris sont restées inachevées.


Marie Bashkirtseff aux vingt-cinq ans.
    Dans ses derniers mois, sa maladie s'agravant, elle n'a sûrement pas cessé de se demander si elle aurait une autre année pour se perpétuer à travers la peinture - ou la sculpture, qu'elle aimait plus encore. Son Journal, cependant, était là et elle, lectrice passionné et écrivain de vocation, savait évaluer ses mérites. Aussi décida-t-elle de l'offrir à un écrivain de talent et se concentra sur Maupassant, avec qui elle échangea plusieurs lettres, même si le projet ne se concrétisa pas. Puis elle fit une autre tentative auprès de Edmond de Goncourt qui, avec son frère Jules - décédé il y a plus d'une décennie - avait également écrit un magistral journal intime. Edmond, déjà âgé, ne lui a pas répondu et il devait le regretter plus tard. De cette façon, après la mort de notre héroïne, ce fut sa mère qui accomplit sa volonté et publia une version - abrégée - de ce journal monumental. Pour le faire, elle put compter sur le soutien du prestigieux poète, romancier et dramaturge André Theuriet qui, quelques années plus tard, aurait son siège à l'Académie française. Le résultat de cette collaboration fut une édition qui, plus que sommaire, se révéla une mutilation du manuscrit original. Le travail, imprimé en deux volumes, couvre environ vingt pour cent du volume total. Dans un journal où les entrées se passaient au jour le jour, le lecteur trouvait là de nombreuses lacunes se développant sur des semaines et des mois. Des personnages vraiment fondamentaux pour comprendre à la fois la personnalité et les comportements de Marie ont disparu. Ainsi, à titre d'exemple, l'homme qu'elle aimait le plus et qui était un peu la cause de son développement artistique.


Marie Bashkirtseff, Autoportrait à la palette, 1882. 
    Bien sûr, du point de vue commercial, il était matériellement impossible d'imprimer le texte complet. Mais, une fois confrontée cette version imprimée avec l'oeuvre intégrale, il est révélé que les éditeurs avait, au delà de la synthèse, une évidente volonté de dissimulation. Il semble clair que pour sa mère, une femme au regard court, selon la description sous-jacente du texte du Journal, loin du point de vue naturaliste de sa fille, de nombreux passages étaient inconvenants et non imprimables, en particulier tout ce qui se référait aux scandales familiaux que Marie Bashkirtseff n'a jamais pensé à cacher. De plus, même si nous avons l'impression que André Theuriet n'a jamais travaillé avec le manuscrit original, il est clair que les retouches de cet auteur ont maquillée la véritable  personnalité de Marie Bashkirtseff, transformant la jeune femme la plus éveillée, la plus audacieuse, qui se montrait à nue dans son journal, en une pudique et innocente vierge fin du siècle.


Pierre-Jean Remy, de la Academia francesa.
    « Au crépuscule d'un siècle grave où les jeunes filles avaient appris à ne parler que de leur coeur, Marie, elle, parle de son corps », dit l'académicien français Pierre-Jean Remy dans la preface de la version intégrale du Journal publié par le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff.  


Madame Bashkirtseff et Dina Babanine,
la mère et la cousine de Marie Bashkirtseff.
    Dans le travail de transcription du manuscrit ont été impliquées Mme Bashkirtseff et, plus que probablement, sa nièce Dina. On pense généralement qu'elles indiquèrent, voire imposèrent les suppressions à apporter – surtout à propos des nombreuses situations familiales conflictuelles qu'il fallait absolument dissimuler. Mais il est également nécessaire de prendre en compte les impératifs éditoriaux imposés par la Bibliothèque Charpentier. La publication en deux volumes d'un manuscrit aussi volumineux impliquait d'inévitables coupures. Cependant, même largement tronquée, l'oeuvre conservait une saveur intense. Dès sa sortie, le Journal de Marie Bashkirtseff fut un best-seller, inhabituel pour ce genre littéraire – en France, mais dans le monde entier - comme nous l'avons signalé. Toutes les couches du maquillage littéraire opérées par soucis de décence et de discrétion ne parvenaient pas à dénaturer la quintessence d'un texte qui attira immédiatement et durablement de nombreux lecteurs.


Cuadernos íntimos inéditos de Marie Bashkirtseff,
por Pierre Borel.
    Quatre décennies plus tard, quelque chose de surprenant se produisit. En 1925, cinq ans après la mort de Mme Bashkirtseff (Dina était morte en 1914), et treize ans après que celle-là ait déposé le manuscrit original à la Bibliothèque nationale de France avec une clause qui empêchait sa divulgation au public jusqu'en 1930, un écrivain mineur, Pierre Borel, commença à publier une série de volumes avec des textes inédits du Journal de Marie Bashkirtseff: Cahiers Intimes Inédits de Marie Bashkirtseff (quatre volumes), Les Confessions de Marie Bashkirtseff, Le Premier et le Dernier Voyage de Marie Bashkirtseff, la Véritable Marie Bashkirtseff, et probablement quelques autres en plus. Une nouvelle Marie Bashkirtseff fit ainsi son apparition : à la cérébrale et éthérée de la version de Theuriet s'opposait cette autre, passionnée, impétueuse, parfois étourdie et plusiers fois brutale, pour le catégorique ahurissement de ses lecteurs. Pierre Borel fut longtemps un héros pour les investigateurs de la vie de Marie Bashkirtseff. Cependant, bien qu'il ait publié une profusion de textes censurés dans la première édition, la véritable Marie Bashkirtseff est restée inconnue. Nous sommes maintenant convaincus que Borel n'a jamais travaillé d'après le manuscrit original, mais probablement avec cette copie que Mme Bashkirtseff et sa nièce Dina avaient exécuté à la fin des années 1880. Il s'agit donc  d'un texte censuré. Quoi qu'il en soit, les volumes Borel ont été oubliés et l'édition primaire de Theuriet a continué a être traduite et réimprimée presque jusqu'à la fin du XXe siècle.

    Les années 1960 l'ont vue sombrer dans l'oubli. À une époque où les femmes se libéraient des masques et des préjugés, cette image naïve avec laquelle Marie avait été habillée était précisément la pierre de lest qui l'avait enfouie dans l'obscurité. Son statut d'aristocrate, alors qu'il était déjà tombé dans l'obsolescence, ne pouvait pas non plus la favoriser. Sauf quelques rares exceptions, les lecteurs et les éditeurs lui ont tourné le dos.

Colette Cosnier
    Vingt ans plus tard, pour le centenaire de sa mort, son nom réapparaît, notamment dans le domaine du théâtre comme nous l'avons vu dans notre Chronologie. Et en 1985, un événement fondamental est venu secouer l'engourdissement de ses quelques admirateurs : le professeur Colette Cosnier, grand biographe de grandes femmes oubliées, publie une magnifique biographie illustrée : Marie Bashkirtseff. Un portrait sans retouches, après avoir lu la totalité du monumental manuscrit du Journal déposé à la Bibliothèque nationale de France. Dans ses pages, nous avons rencontré pour la première fois la véritable Marie Bashkirtseff. Partageons l'étonnement de l'auteure : « Je feuillette le manuscrit du Journal, les quatre-vingt-quatre cahiers et carnets écrits de sa main et mon émotion se change en stupeur, en bouleversement, en colère. Et je n'entends pas la sonnerie qui annonce la fermeture de la salle, et je ne reconnais pas quelqu'un qui me salue en passant, je n'écoute que cette voix qu'on avait étouffée pendant si longtemps. On a modifié la date de sa naissance, on a supprimé des expressions jugés peu châtiées, on a censuré des passages entiers considerés sans doute comme indécents, on a édulcorétout ce qui était révolte contre les limites imposées à la condition fémenine. [...] La statue de l'enfant prodige, de la pâle et pure jeune fille se brise en morceaux. Derrière l'héroïne de bibliothèque rose apparaît une femme qui vit, qui aime, qui crée ; derrière la créature angélique et désincarnée, un corps de femme qui crie son désir. [...] Puisque le texte authentique du Journal reste inaccessible au plus grand nombre, j'ai souhaité faire table rase de la légende et faire revivre la véritable Marie Bashkirtseff, une femme mystifié par un destin distrait qui l'a fait naître cent ans trop tôt, une femme prisonnière de son temps, une femme de notre temps.» ²



Lucile Le Roy
    Ce n'est que dix ans plus tard que l'impossibilité, ainsi déplorée par Cosnier, commença à s'effondrer. En 1999, L'Age de l'Homme publia une version du Journal de Marie Bashkirtseff qui voulait être complète³. Lucile Le Roy était en charge de la transcription et d'un travail d'investigation approfondi, qui a abouti à une édition excellente et abondamment annotée. Malheureusement, sur les cinq volumes projetés, seul celui qui aurait dû être le troisième est apparu. Il n'a couvert que trois des douze années que l'auteur a écrites.


Ginette Apostolescu
    Cependant, depuis 1995, le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff publiait une autre version intégrale du Journal de Marie Bashkirtseff qui devait arriver à bon terme. Avec la transcription du manuscrit original par la secrétaire générale du Cercle, Madame Ginette Apostolescu, l'édition fut achevée onze ans plus tard, en 2005, se composant de seize volumes d'environ trois cent cinquante pages chacun.

Doris Langley Moore

    Disons maintenant et entre parenthèses que dans ce bref compte-rendu, nous ne devons pas oublier de mentionner Doris Langley Moore qui, dans les années 1960, a trouvé le manuscrit original du Journal de Marie Bashkirtseff à la Bibliothèque nationale de France et en a extrait des matériaux pour son livre Marie et le Duc de H.: La rêveuse histoire d'amour de Marie Bashkirtseff ⁵ (en anglais).  

Phyllis Howard Kernberger
    Il y eut également le professeur américain Phyllis Howard Kernberger qui, dans les années 70, a commencé à traduire le Journal en anglais à partir des microfilms du manuscrit original qu'elle avait demandé à la BNF. Sa fille, le professeur Katherine Kernberger, hérita de sa passion et continua sa tâche pour publier le premier volume du Journal de Marie Bashkirtseff en anglais en 1997. En 2013, basé sur l'édition du Cercle des Amis, la deuxième et dernière partie est apparue. Les lecteurs anglophones, alors, ont une version authentique de l'oeuvre de Marie Bashkirtseff ⁷.
Katherine Kernberger



Tatiana Shvets
   Il y aura également une édition digne de foi en russe, dans ce cas intégral, abordée par la Fondation Renaissance de la Mémoire de Marie Bashkirtseff qui, dirigée par la muséologue Tatiana Shvets, a fait un travail très important de promotion et de diffusion de la vie et du travail de Marie Bashkirtseff.

Les seize volumes publiés par
le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff,
 sur lesquels nous avons basé notre traduction. 
    Le public hispanophone aura également une version du Journal authentique de Marie Bashkirtseff. Ce sera une sélection de passages qui, cependant, respecteront la chronologie et maintiendront une continuité narrative rigoureuse. Cette édition couvrira environ quarante pour cent du volume total et sera publiée en deux volumes d'environ huit cents pages chacun. Nous aurons également une version numérique. Nous devons reconnaître que, compte tenu du caractère d'une oeuvre dans lequel l'auteure souhaite se montrer complètement, nous nous sommes beaucoup interrogé avant de nous décider pour une version résumée. Ce qui nous conforte dans notre projet, c'est de savoir que Marie Bashkirtseff elle-même a plus d'une fois regretté la longueur de son Journal et encouragé ses éditeurs à supprimer, par exemple, les répétitions dans lesquelles elle tombait. Notre raisonnement a été qu'une édition complète de cette oeuvre monumentale ne pouvait que se réfugier dans un segment extrêmement limité de lecteurs mais pas dans le grand public en général : notre but ultime fut toujours de tenter de redonner à notre héroïne la notoriété ou, si on veut, la popularité perdue. Quoi qu'il en soit, de cette agréable tâche nous avons la satisfaction d'avoir identifié, pour nos notes de bas de pages et l'index des noms cités, un certain nombre d'êtres qui ont plus ou moins croisé le chemin de notre auteure - personnages que Marie Bashkirtseff ne mentionne d'habitude que par le nom de famille. Mais, dans beaucoup de cas, nous avons pu sortir de l'oubli leurs vies, leurs luttes et leurs rêves. Ils sont la matière première avec lequel nous construisons ce blog. ⬜


© José H. Mito



Version française de l'original en espagnol: 
Jean-Paul Mesnage, président du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff
en collaboration avec l'auteur de cet article.


Pour se contacter avec
le Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff : 
cerclemarieb@orange.fr






Références:
¹ Igor Vladimirov, Les particularités de genre de la prose de Marie Bashkirtseff. Edition des papiers du Colloque International Marie Bashkirtseff, Poltava, Ukraine, 2008, organisé par la fondation russe "Renaissance de la Mémoire de Marie Bashkirtseff". Moscou, Russie, 2009.
² Colette Cosnier, Marie Bashkirtseff. Un Portrait sans Retouches. Preface. Ed. Pierre Horay, París, 1985.
³ Marie Bashkirtseff. Journal, 1877-1879. Transcription, notes de bas de page, index des personnes et des personnages, de lieux, d'oeuvres, de journaux et de lettres cités, et illustrations, par Lucile Le Roy. Ed. L'Age de l'Homme, Paris-Lausanne, 1999.
⁴ Marie Bashkirtseff. Mon Journal, 1873-1884. Volumes I à XVI, transcription et index des personnes et personnages cités par Ginette Apostolescu pour le Cercle des Amis par Marie Bashkirtseff, Paris, 1995-2005. (http://cerclembashkirtseff.monsite-orange.fr) 
⁵ Doris Langley Moore. Marie & the Duke of H.: The daydream love affair of Marie Bashkirtseff, Ed. J.B. Lippincott Co., Philadelphia, EEUU., 1966. 
⁶ I am the most interesting book of all, the Diary de Marie Bashkirtseff, volume 1, transcription et index des noms cités: Phyllis Howard Kernberger & Katherine Kernberger. Chronicle Books, San Francisco, États-Unis, 1997. 
⁷ Lust for Glory, the Diary de Marie Bashkirtseff, Volume 2, transcription et index des noms cités: Katherine Kernberger. Fonthill Press, New York, États-Unis. 2013. La version complète peut être obtenue en format numérique.






Marie Bashkirtseff Dixit: «Je vais écrire au lieu de lire car je suis le plus intéressant des livres.»  (Dimanche 3 mai 1874)





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